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RADICALISATION DOMESTIQUE

B 03 - L'école, un énième purgatoire

Rédigé par saïda b Publié dans #Société - Education, #Morale

Des nouvelles alarmantes nous parviennent du collège. Est-ce la fin de l'année qui se profile avec son chapelet d'échecs, ou bien la manifestation traîtresse d'un malaise qui arrive à maturation ? Quoi qu’il en soit, il s'agit d'incidents graves puisque des élèves sont menacés d'exclusion. Le message que vous leur avez lu en classe aujourd'hui m'inspire la présente réflexion.

Vous rappelez les élèves à l'ordre : devoir de strict respect des règlements et du personnel, rappel des sanctions encourues. Il est à craindre que le message dans sa forme impérative ait peu de chance d'aboutir, ce que pense ma fille et, selon elle, la plupart de ses camarades. Les élèves sont mis en demeure d'obéir ; soit. Si les agressions diminuent ou mieux disparaissent, si les élèves se mettent à se conduire avec égards, non seulement envers les adultes mais aussi entre eux, s'ils éprouvent du plaisir à venir à l'école, ou seulement une crainte respectueuse à l’égard de l’institution, alors votre intervention aura été la bonne. Mais nous pouvons en douter. Car les actes de violence verbale et physique commis par les adolescents ne sont que le reflet des violences qu'ils subissent de la part de leurs aînés ; ou qu’ils observent autour d’eux. Si ce mimétisme se manifeste d'abord envers des camarades plus jeunes ou moins querelleurs, il est fatal qu'avec le temps et le raz le bol, il se retourne contre le Maître, dont on n'est pas autorisé à discuter les décisions et les actes quel qu’en soit l'arbitraire.

Dans notre environnement immédiat, pour ne parler que des camarades de mes enfants, des enfants de tous âges sont battus par des parents ivres, au langage blessant et menaçant. La maman de l'un d'eux, huit ans, se fait battre et insulter par son concubin ... Un autre, neuf ans, a été « renvoyé de la ville par la police » affirme mon fils parce que, abandonné à lui-même, il mettait le feu partout où il pouvait, et brisait tout ce qu'il trouvait sur son chemin. Une fois adolescents, la déstructuration s'exprime selon le modèle qui leur aura été donné en exemple d'une façon ou d'une autre. Non seulement ils ne comprennent pas toujours le contenu des cours, ce qui est suffisamment angoissant en soi, les enseignants et les parents sanctionnent, les bulletins portent la marque indélébile de l'infamie, les camarades cassent à souhait. Les mauvais élèves n'ont pas d'issue. Quels horizons l'école leur ouvre-t-elle ? Qui les aide à se trouver un objectif qui fasse naître en eux le désir de réussir quelque chose ? Coincés entre un environnement familial décomposé et un matraquage publicitaire auquel ils ne peuvent ni résister ni accéder ; des exigences multiples sans légitimité réelle de la part de l'ensemble des adultes dont ils dépendent simultanément, quel recours reste-t-il aux jeunes laissés sur le carreau ? Un acteur qui n’a pas l’occasion de répéter son rôle jusqu’à le connaître ne peut le jouer qu’à ses dépends. Et aux dépends de la troupe.

Afin que mes enfants (primaire et collège) retrouvent un peu de sérénité au retour de l'école, mais surtout pour tenter de leur éviter une contamination possible, j'en suis venue à ne pas les laisser sortir après les classes. Ce n’est pas la solution puisque l’objection de conscience s’est installée chez moi[1].

4/93 - 02/16

 

Le chemin des puces

L'institution scolaire n’a plus beaucoup de choix. Il lui reste deux options : se débarrasser des puces qui la démangent et la boursouflent, ou trouver le moyen de leur apprendre les bonnes manières. Un Grand, qui joue au yankee avec les élèves, enseignant ou auxiliaire de l'éducation, joue le mauvais rôle. Une consigne d’une heure pour bavardage en étude, c’est une mesure facile et vaine. L’interdiction faite aux enfants de communiquer, ce matin-là ils étaient en étude trois interminables heures de suite, relève du cynisme et de l’anti éducation. Ce n’est plus de l’étude mais du parcage. Dans une école primaire, la même classe, la même semaine ... Le Grand renverse la corbeille à papier avec son contenu sur la tête d'un étourdi qui avait trébuché dessus. Cela a fait beaucoup rire certains, mais pas tous. Surtout pas l'imbécile piégé. Le même Grand vide par terre le cartable d'un élève qui n'y retrouvait pas ce qu'il y cherchait. L'enfant croise les bras et reste de marbre. Un camarade le rejoint et lui propose de l'aider à ramasser ses affaires. D'autres camarades se joignent à eux. Ils étaient nombreux à ne pas s'amuser des blagues du Maître. Mais le maître reste le maître, et il renvoie tout le monde à sa place, sauf le dernier arrivé en renfort. Le premier à s’être manifesté n'est pas d'accord, c'était son idée. Mais l'autorité est imperméable à ces subtilités ; c’est toujours Lui le plus fort[2]. En apparence.

Le règlement de la classe enjoint de ne pas répondre aux agressions et provocations des camarades, et à s'adresser aux enseignants. Quand les élèves mettent en application, les enseignants répondent « débrouillez-vous », d’après F, neuf ans. Quand, insatisfaits, ils s'en vont à la recherche du directeur et qu'ils sont pris en flagrant délit de circulation interdite dans les couloirs pendant la récréation, on ne leur laisse pas le temps de s'exprimer. Qu'ils filent s'ils ne veulent pas de punition !! Grrr … Ce n'est pas la violence des jeunes qui produit le durcissement de l'autorité. L'inverse est la direction à prendre pour retrouver la piste qui égare. لا

[2] J'insiste sur le fait que je ne m'en prends pas aux enseignants, seulement à des pratiques pas nettes chez certains. Peut-être trop nombreux, huis clos oblige ...

96 - 16

 

Chaînon manquant

Trois lignes et demi jetées hâtivement sur une page du carnet de correspondance : « Devoir copié sur les camarades juste avant le cours de français. Consigné pour le ... » A la suite de ce méfait notoire, le professeur principal annonce qu’il va demander la destitution de l'un d'eux, qui assume la fonction de délégué de classe. Un autre élève coupable lève la main dans un autre cours, il se fait remettre à sa place de tricheur. Si ce n'est pas du harcèlement, c'est quoi ? Les élèves se font aider partout pour leurs devoirs maison ; les centres sociaux et associations rémunèrent des intervenants pour aider aux devoirs. Pourquoi refuser ce droit aux enfants entre eux ? En l'occurrence, les enfants n'ont pas été pris en flagrant délit de fraude, chose confirmée par la suite auprès de la conseillère d'éducation : ils copiaient au grand jour, avant la sonnerie. Ils n'étaient pas encore soumis à l'interdiction formelle de solidarité agissante qui s’applique en classe.

Les élèves sont soumis à la règle de la non coopération une fois en cours. A condition de ne pas perturber les mouvements de troupes, ils doivent pouvoir travailler quand l'envie leur prend, surtout quand elle ne les prend pas souvent. La fraude dont ils sont accusés est un procès d'intention, qui repose sur une erreur de diagnostic, qui repose sur une erreur de jugement, qui repose sur un péché de présomption : les adultes jugeurs se conduisent comme des représentants d’une pureté immaculée, qu’ils ne sont pas. En outre, en toute objectivité, pourquoi copier doit-il être punissable ? Sans compter qu’en sanctionnant tout le monde, demandeurs et offreurs d’aide, on se montre tyrannique, inintelligent. L'exercice d'autorité prend parfois des tournures divines tant il est imprévisible. Le problème est que cette forme d'autorité n'apprend rien de bon aux enfants, si ce n'est que

- le loup peut dévorer au cœur du troupeau ;

- quiconque détient une autorité peut décider de la valeur de tes actes comme cela lui convient ;

- du moment que quelqu'un le décide, tu mérites la sanction ;

- si tu n’es pas trop bête, apprends à adopter profil bas, surtout si tu n'as rien à te reprocher.

En guise de sanction éducative, et non punition, pourquoi ne pas leur demander d'exposer en classe les raisons pour lesquelles certains ne font pas leur travail avant de se rendre au collège ? S’ils ont confiance et qu’ils répondent sincèrement, leurs réponses pourraient comporter une leçon pour les enseignants. Le pouvoir est une fonction facile à exercer, or une action prend touts sa valeur dans la gestion de la difficulté qu’elle peut présenter. Peut-être que l'éducation d'un enfant ne relève pas de l'exercice du pouvoir ... Il manque un chaînon.

11/96 – 02/16

 

Modélisme

Élever un enfant ne relève plus du privilège exclusif des parents. De la crèche à la fin de sa scolarité puis de ses études, l'enfant est soumis à l’autorité d'intervenants multiples dont les effets peuvent se conjuguer soit pour renforcer une conscience claire, soit pour perturber la perception de soi. Avec la diversification des modèles familiaux[1], la deuxième option risque de prendre le pas.

G, 5ème, a dû copier un chapitre de son livre d'histoire en punition pour bavardages en étude. La copie rendue, la surveillante double la mise pour travail mal fait, qu'elle agrémente d'une retenue. G m'explique qu'il est accusé de gruger[2] et jure qu'il n'a rien fait. L'usage de ce mot me semblant grave, je me rends au collège et demande à voir la copie ; elle avait été jetée dans le panier à papier, qui avait été vidé. La surveillante s’est montrée très surprise que je réagisse au terme gruger ! Aussi surprise que j’étais moi-même choquée par une telle aisance à accuser un enfant qui, de toute façon, aura tord ! G est sanctionné pour bavardages depuis son entrée au C.P, sans résultats observables puisqu'il continue. Par contre, en copiant ce texte, il a réalisé un travail, quelle qu'en soit la qualité. En le traitant avec dédain, on se porte atteinte à soi-même car le dédain n'est pas une qualité ; et à l'enfant à qui on signifie que l'effort qu'il a fourni sous la contrainte n'a pas de valeur. Un exemple banal d'irresponsabilité, de violence morale, d'arbitraire. Et l’arbitraire chez les adultes initie les enfants à l'arbitraire. L'envie, le besoin d'esquiver par tous les moyens, est une conséquence logique d'un arbitraire responsable. Les textes qu'on fait signer aux parents présentent l'étude comme un moment d'échange privilégié entre élèves et encadrement, mais personne n'applique les textes qu'on nous fait signer. Non seulement les élèves sont interdits de communication, ils sont aussi obligés de travailler. Dialogue rédigé d'après les propos d'un élève :

- Tu as fini ton travail ? Trouve autre chose à faire.

- Je peux jouer aux cartes ?

- Tu te crois où ?

- Je n'ai plus rien à faire.

- Voilà deux exercices de maths pour t'occuper.

A un autre qui n'a copié qu'un début de sa punition (!) dix minutes avant la cloche : « Tu as intérêt à finir avant la cloche ». Avec ça, on voudrait que les enfants aiment l'école. Est-ce que les grands pourraient arrêter de déconner ? Comme la scolarité occupe les trois quarts du temps de veille d'un enfant, que tous les enfants y passent, que la sanction est une pratique courante, que les enfants sont rarement heureux de la faire, on peut se demander si l'éducation nationale est en mesure de tirer des leçons d'une expérience de quelques siècles : si elle sait vraiment ce qu'elle fait en perpétuant des pratiques incompatibles avec ses professions de foi. Les élèves sont des enfants qui ont besoin de cohérence, qu'il faudra tôt ou tard satisfaire si l'on veut mettre fin au développement de la violence dans la société[3]. L'échec scolaire, c'est d'abord un échec de la relation des adultes à des enfants qui refusent de, ou ne savent pas encore, se soumettre. Une relation qui ne fait pas de place à une interaction fluide ne peut pas participer à la structuration de la conscience de soi, à l’acquisition du sens de la responsabilité et de l’estime de soi. Il y a mille et une façons d'exercer une autorité responsable sur les enfants. La retenue, la copie bête et méchante, l'intimidation, le sermon moralisateur façonnent des moutons ou des explosifs à retardement[4].

[1] Familles recomposées, fratrie étoilée, maternité d’emprunt, parents sur commande …

[4] Prophétie confirmée entre 2000 et 2009 avec les mesures fortes envisagées par l’état contre la délinquance précoce. L’école a donc échouer à produire des « des citoyens indociles difficiles à gouverner », Christiane Taubira citant M. de Condorcet à New York après sa démission début 2016.

3/97 – 02/16

 

Contrats réglementaires

Les concepts de règlement et engagement font l’objet d’un usage trompeur. Tous les ans, dans tous les établissements et pour chacun des enfants, les parents doivent signer un nombre considérable de documents, parmi lesquels un contrat de vie scolaire qui engage les parents au respect du règlement ! Qu’est-ce qu’un contrat ?

C’est une entente entre des partenaires dans une relation d’interdépendance consentie autour d'objectifs ou tâches complémentaires. Il répartit les responsabilités et prévoit les mesures à prendre en cas de défaillance, les recours éventuels, les mesures de compensation ... Dans cet esprit, un contrat de vie scolaire se présenterait ainsi : l'institution, par établissement interposé, s'engage à honorer sa fonction (laquelle, Seigneurs ?) en assurant à l’enfant l’acquisition d’un niveau d'instruction utile, dans de bonnes conditions morales et matérielles. Les parents s'engagent à respecter le travail de l’institution et à y prendre une part active le cas échéant, en fonction de leurs compétences et disponibilités. L’enfant quant à lui, est sensé apprendre. C’est-à-dire bénéficier de l'instruction dispensée. Il n’a pas d’engagement à prendre ; il apprend ce que l'on sait lui transmettre.

Dans l'état actuel des choses, il y a un souci de ce côté-là. Les efforts individuels des enseignants ne sont pas mis en question, mais ils relèvent de l'héroïsme tant les conditions y sont défavorables. Ils ne peuvent pas constituer une alternative régulatrice. C’est pour cela que le service global ne cesse d'éloigner l'enfant des savoirs de base. Les parents sont tenus à l'écart : ils n'ont pas été conviés à la fameuse journée de débat sur la violence à l'école[1] l'an dernier par exemple[2]. L’enfant dont le comportement n'est pas conforme à la règle est qualifié de difficile, et traité comme tel : mal. Car il n’est pas difficile mais en souffrance. Il n’y a donc pas de contrat.

L'établissement rédige un règlement qui le dégage formellement et unilatéralement de toute responsabilité. Du moment que l'information est distribuée, l’établissement ne s’inquiète pas de savoir comment elle passe. L'élève est un exécutant de règles identifiantes à l'établissement ; les textes à signer par les parents ne présente aucun intérêt pour lui car il ne peut pas les comprendre[3]. Rédigés par des adultes en poste pour leur seul intérêt, ils ne s’adressent à personne tout en mettant tout le monde en accusation, élèves et parents. Le sujet est impersonnel, l’objet matériel et conceptuel : « Une bonne santé est tributaire de l'hygiène individuelle et collective qui règne dans l'établissement. » « Les membres de la communauté éducative seront très attentifs à la propreté des locaux et des espaces mis à disposition. » « Dans les salles de cours, [...] les professeurs veilleront au ramassage des papiers, [...] Dans les autres espaces [...] les papiers et détritus seront mis dans la poubelle. [...] Dans les toilettes, la plus grande propreté est demandée. »

Ce non message s’adresse à des exécutants ; je n'en suis pas. « Mais signe ! J'ai pas envie de me faire chopper. T'es pas obligée de comprendre. Il est pas pour toi le contrat ?! C'est pas’que t'es ma mère, c'est tout ! » Glop ! Alors on signe. Quand ce ne sont pas les enfants eux-mêmes qui font un effort méritoire de tolérance en signant pour le parent. Ce en quoi je verrais un effort désespéré de conformité plutôt qu'une pratique atavique, généalogique assurent certains prophètes conjoncturels, de la fraude. Une inconduite qui sert aussi à masquer l'infirmité des parents indigents, illettrés, absents, et ainsi à les préserver face aux autres de la diffamante accusation de négligence, ou d'ignorance. Dénommer contrat ce communiqué administratif peu communiquant, exclusif, qui n’engage de toute façon personne à rien, pervertit jusqu’à l’esprit de la langue qu’ils sont censés apprendre à l’école. Les signatures obtenues à l’arraché sont à la mesure de l’inadéquation du système dans sa globalité. Il lui manque le cachet d’authenticité.

9/97 - 02/16

[1] Débat qui confirme l’abîme qui se creuse entre l’enfant et une instruction élémentaire.

لا

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